javaJ’ai renoncé à la profondeur. Il y a, Dieu merci, assez d’écrivains qui donnent le vertige. Henri BERAUD

La rencontre avec ce roman est le fruit d’une rencontre hebdomadaire avec un ami philosophe de comptoir à ses heures et grand mathématicien autour d’un café allongé et d’un demi.

Breton d’origine et chauvin comme toute son espèce nous avons abordé le « polar breton » à travers la saga de Jean FAILLER : les enquêtes de Mary LESTER.

De fil en aiguille, ou plutôt de demis en demis il me parle de Michel RENOUARD et sa série policière autour du commissaire GABACHO. La semaine suivante je rentrais chez avec LA JAVA DES VOYOUS sous mon bras. Grand bien m’en a pris car j’étais parti pour deux heures de lecture et de bonheur.

Excellent policier, mais allergique au travail collectif, le commissaire Gabacho répétait à longueur de journée que ses jeunes collègues étaient des abrutis dont le QI frisait le zéro absolu. La cinquantaine, un physique improbable, un humour corrosif, une allergie aux armes à feu et un goût prononcé pour le transformisme (toujours dans le cadre de ses enquêtes) qu’il part tester à Pigalle lors des réunions du TIC (syndicat qu’il a créé).

Le Professeur Pierre Bouchemaine n’est plus. Il a été terrassé hier, en fin d’après-midi, par un accident cardiaque. Avec lui c’est toute l’Université Boris Vian et la communauté scientifique internationale qui sont en deuil.

En fuite du domicile conjugal, taraudé par un amour immodéré pour une maîtresse qui l’a abandonné, persécuté par sa femme Isabelle, une hystérique adepte de grosses cylindrées et d’armes à feu de gros calibre, le Professeur Bouchemaine trouve refuge à « La Java Bleue » l’un des dix-neuf troquets qui bordent la voie ferrée.

Sur les murs du bar, quelques photographies en noir et blanc rappelant les gloires du bon vieux temps : Bernard Blier, Arletty, Pierre Brasseur, Pierre Fresnay, Jean Gabin, et Charles Vanel…à intervalles réguliers et pour justifier son enseigne, Marie-Suzanne mettait sur la platine « la java bleue » qu’elle accompagnait de sa belle voix de soprano quand elle avait trop abusé du chambertin oubliant qu’elle avait quitté les ordres pour entonner le « Tantum ergo », « l’Adestes fidelis » et parfois « Minuit chrétien ».

Marie-Suzanne, Carmélite défroquée patronne de La Java Bleue, elle trône à ses fourneaux pour régaler tous les soirs sa clientèle d’habitués, que dis-je ? sa famille.

Il y a là : Parkinson, un anarchiste passionné par l’ail et les trains. Anne-Soleil, camionneuse lesbienne qui couve d’un œil emmouraché sa petite Loupette, ravissante blonde non moins amoureuse de sa pulpeuse antillaise. Pige-que-couic, adjudant raciste qui mélange aisément le ciné porno et le Club Med. Julie, médecin en chirurgie cardiaque exhibitionniste de ses jambes et amoureuse d’un peintre en bâtiment. Sans parler de Poisson ou La Touille.

« C’est la nuit que je consulte, de 23 à 3 heures du matin. J’aime travailler ainsi…ces horaires ont fait ma réputation. Quand je donne un rendez-vous à 2 heures du matin, mes désaxas en concluent que j’ai un agenda très chargé…j’ai rendu quelques services à votre généraliste, lequel m’a également refilé des cinglés inguérissables, qui dès lors, me permettent de survivre malgré mes quatre pensions alimentaires. » Professeur Heinrich Blaumstrumpf von Wittlich, éminent psychiatre recyclé dans le voyeurisme et l’astrologie après vingt-six échecs sentimentaux.

Thérapeute attitré du Professeur Buchemaine, Il y a aussi Bouillon chanoine exorciste et homophobe, Berberac maire de la ville attiré par les ors de la République, Bocard adjoint du commissaire Gabacho qui perdra sa virginité à 42 ans entre les cuisses de Isabelle Buchemaine après s’être fait passer pour un dangereux trafiquant d’armes.

Vous l’aurez compris on est immergé dans un monde de cinglés à propos d’une vague enquête sur un trafic d’ecstasy dont on se fout comme de sa première couche-culotte.

C’est chez Audiard, Lautner, Mocky que nous sommes conviés pour assister à ce bal assassin où on défouraille pour rire, on promène lascivement son corps de rêve en buvant un…alka-seltzer…, on détruit tout sur son passage au volant d’un 38 tonnes. Et malgré tout ça il existe la recherche de la vérité, pas celle de l’enquête mais bien celle de la rencontre de ces hommes et femmes, blessés ou enchantés par l’amour, rebelles ou collabos de la société, et cette vérité c’est : la tendresse.

Dans un premier temps, voyez Stendhal, l’être aimé est paré de toutes les vertus. Il est l’homme ou la femme de votre vie. Puis dans la phase ultime, presque inévitable, ce même être aimé devient l’objet privilégié du mépris et de la haine. Du jour au lendemain il se métamorphose en salaud ou en salope. En tous cas Marie-Suzanne, surtout pas de poulet cette semaine. Il y en a assez dans les rues de cette putain de ville de merde à la con. Vivement ce soir qu’on se retrouve entre nous, entre gens du monde !

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