« Il y a des jours comme cela, où dès les premiers instants, les éléments vous font comprendre que la journée sera différente. Des petits riens dès le matin. » C’est ce que se dit David Cartier en prenant son poste, aux « stups » de Saint-Étienne. Et en effet, une sale affaire attend son équipe ce jour-là : de l’héroïne en ville, ce n’est pas nouveau. Mais une héroïne qui sème la mort, plus que d’habitude pour ainsi dire, c’est nouveau. Il va falloir aller vite, très vite pour stopper l’hémorragie. D’autant plus que les dealers eux-mêmes semblent ne pas maîtriser la situation ni comprendre ce qui se passe.

Il n’y a jamais de différence fondamentale entre l’histoire ancienne et l’actualité. Il n’y a que des variations sur un même thème. Hubert SELBY Jr

« Son périmètre de vie s’étirait finalement de la place Jean Moulin à la place de l’Hôtel de ville, de la rue Salengro au Crêt de Roc. Quelques centaines de mètres carrés dont la couleur des trottoirs n avait plus de secret pour elle. Depuis deux ans déjà ses yeux balayaient le sol plutôt que l’horizon. Préférant les égouts aux gargouilles des cimes, les bas-fonds aux sommets, les secrets que dévoilaient les façades des vieux immeubles du centre-ville lui étaient inconnus. Toute sa vie depuis deux ans. » Didier ESPOSITO

Un étrange roman à deux faces.
L’enquête de la Brigade des stups avec son lot de paperasseries, autorisations diverses et variées du Parquet, planques interminables, auditions souvent stériles un oeil sur la montre et l’autre cherchant à capter le regard toujours fuyant du gardé à vue, les convocations chez le juge d’instruction, l’attente de l’avocat commis d’office pour entamer l’interrogatoire, la gestion de la stagiaire gardien de la paix qui disparaît à tous moments sans crier gare.

La vie au quotidien de bandes de junkies et SDF, démolis à l’alcool et à l’héroïne, sans autres espérances le matin que de rester en vie un jour de plus et trouver les doses nécessaires pour y arriver quoi qu’il en coûte, dénoncer les compagnons de galère, voler, mentir, se battre, s’avachir pour ne se relever que pour mendier ou aller se « faire une trace » sous une porte cochère à l’abri des regards, surtout ceux des autres junkies qui pourraient tout aussi bien te détrousser avec violence de ton précieux sésame pour quelques instants de répits artificiels, tel une meute se convoitant une charogne.
Au milieu de ce petit monde naviguent les dealers, particulièrement un : Mourad dont toutes les combines reposent sur sa relation internet avec la mystérieuse JustMoney42, adresse ultra sécurisée qui lui prodigue les conseils utiles pour échapper à la Police.
Et tout autour, comme une danse macabre, les victimes d’une drogue ultrapure tombent comme des mouches.
C’est donc cette deuxième face qui m’a expédié dans un voyage dans le temps à la recherche de la « Last Exit to Brooklyn » de Hubert SELBY Jr.

À sa sortie, Allen Ginsberg prédit que l’ouvrage allait « exploser sur l’Amérique comme une bombe infernale qu’on lirait encore cent ans après. »

Le livre remporte un succès immédiat puisqu’il se vend à près de deux millions d’exemplaires, mais il vaut à son auteur un procès pour obscénité.

Il comporte six parties distinctes témoignant du désœuvrement dans l’arrondissement de Brooklyn à New York , alcool, sexe et violence sont omniprésents. On suit tour à tour un groupe de gros durs qui aiment frapper les marins et les homosexuels, un travesti amoureux et ses amis, la vie d’une prostituée aux seins hors du commun, etc.

L’auteur le résume ainsi : « Quand j’ai publié Last Exit to Brooklyn, on m’a demandé de le décrire. Je n’avais pas réfléchi à la question et les mots qui me sont venus sont : « les horreurs d’une vie sans amour ». »
Paru en 1964 ce roman sera adapté au cinéma en 1989 par Uli EDEL avec Jennifer Jason LEIGH et une apparition de Hubert SELBY lui même.

Si ce livre fut un choc, un séisme d’écriture pour moi et je pense des milliers d’autres lecteurs, Une Héroïne stupéfiante est ce qui s’en rapproche le plus hors le langage obscène et le cutting de l’écriture propre à cette génération des années 60 qui mettait l’expérimentation avant tout.