Il faut descendre très bas pour trouver un accès au Très-Haut. Très bas au fond de soi dans les ténèbres de ses entrailles. Sylvie GERMAIN

Décontenancé par la lecture du nouveau roman de Cédric Cham, plutôt que d’en dire des âneries ou ne rien en dire, j’ai préféré me tourner vers l’auteur pour en savoir un peu plus sur le pourquoi du comment et Cédric a bien volontiers accepté de se prêter au jeu de l’interview.

 

  • Comment as-tu appréhendé la composition de ce nouveau roman ?

J’ai abordé Le fruit de mes entrailles comme mes précédents romans, en partant des personnages et du point d’arrivée auquel je voulais aboutir. La structure et le ton du récit se sont créés au fur et à mesure, au fil de la plume. A l’origine, Vrinks devait être le personnage central. Puis, Amia s’est imposée et a pris le dessus. Elle est devenue le personnage « fort », celui autour duquel s’articulerait tout le récit.

Pour la thématique, je souhaitais poursuivre la réflexion engagée dans Du barbelé sur le coeur sur la parentalité (où Dris découvrait la paternité à travers Thomas, le fils de son amie Sarah). Le thème de la violence s’est ajouté ensuite à travers la volonté de montrer que la violence n’est pas seulement liée à des réseaux criminels, mais qu’on la retrouve aussi dans notre quotidien (dans un regard, au fond d’une ferme, à travers une vidéo sur les réseaux sociaux…).

 

  • Pourrais-je dire que tu as créé une nouvelle alchimie, au regard de tes deux premiers romans ?

Alchimie ? Je ne sais pas. L’avenir nous dira si ce roman se transforme en or !

En tout cas, même si l’émotion et le style d’écriture restent sensiblement identique. Je suis attentif à varier le ton et les structures de mes écrits, à la fois pour ne pas tomber dans la redite et aussi par exercice intellectuel.

Sur Le fruit de mes entrailles, le défi principal était d’écrire sur un personnage « féminin » de premier plan. Jusqu’à présent les rôles féminins (bien qu’important) restaient secondaires (Nia dans La Promesse et Sarah dans Du barbelé sur le cœur). C’est Charline (dans la nouvelle La victime du recueil Dora Suarez) qui m’a donné confiance et envie d’explorer davantage un personnage de femme.

 

  • L’ensemble du texte est d’une rare violence, j’ai presque envie de parler d’hystérisation de la violence.

Je pense que c’est avant tout une question de sensibilité. Des lecteurs trouvent que Du barbelé sur le cœur est plus violent, plus « difficile ». Pourquoi ? Peut-être parce que le sujet traité est plus « dérangeant » (la délinquance sexuelle) et que la violence est plus psychologique et plus sourde (ce qui laisse davantage libre court à l’imagination de chacun).

Mais il est vrai que Le fruit de mes entrailles présente une violence beaucoup plus frontale. Comme je l’expliquais au début, une des thématiques de ce roman est justement celle de la violence. Les scènes de violence frontale sont là pour appuyer mon propos, pour montrer ce qu’un être humain est capable de faire subir à un autre. Il ne s’agit en aucun cas de faire l’apologie de la violence ou de la rendre esthétique, mais de montrer une certaine réalité. Comme pour mes autres romans, je me suis inspiré de mon quotidien professionnel et je peux témoigner que l’être humain est capable de faits bien pires que ceux que je décris.

Lorsque je m’arrête sur la violence, la scène n’est jamais gratuite. Elle est aussi là avant tout pour donner des indications sur la psychologie et l’évolution intérieur du personnage. A titre d’exemple, la scène de la ferme, en terme de symbolique, représente la renaissance d’Amia. Si elle en sort nue et couverte de sang, ce n’est pas un hasard, cela renvoie à l’image d’une naissance (on peut même considérer que, juste avant, avec le hachoir, elle a coupé le « cordon ombilical » qui la reliait à son ancienne vie).

En tout état de cause, je comprends et partage en partie l’impression d’hystérie que tu as pu ressentir durant la lecture. Le personnage d’Amia caractérise assez bien cette sensation puisqu’elle ne réagit plus que par instinct de conservation. Rien n’est « intellectualisé » dans ses actes, elle laisse son cerveau reptilien prendre le dessus, pour survivre, pour protéger sa « progéniture ».

Pour Vrinks, la violence peut aussi avoir un aspect « hystérique », même si elle est davantage canalisée et contrôlée. Vrinks ne prend aucun plaisir dans la violence qu’il exerce. C’est juste une nécessité pour lui, le moyen d’attendre son objectif (être enfin un père pour sa fille Manon). Pour autant, il peut aussi apparaître « hors contrôle ». Pourquoi ? Parce qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un homme qui n’a plus rien à perdre, qui sait très bien ce qui l’attend au bout de la route.

Enfin, ce sentiment d’hystérie est certainement aussi lié à la « frénésie » du rythme. Dès les premières lignes, tu rentres directement dans le vif du sujet et, si j’ai réussi mon coup, l’histoire te secoue et ne te lâche plus jusqu’à la fin.

 

  • Nous avons en commun un appétit pour les séries B, le cinéma sud-coréen, le cinéma des années 80/90, en fait un cinéma qui réinventent les codes de la violence. A ce propos, ton livre me semble chargé de références. Qu’en est-il réellement ?

Nous partageons effectivement une culture commune pour le cinéma de genre et de tous continents.

J’ai découvert assez tôt le cinéma suite à la « démocratisation » des magnétoscopes. Ma première VHS achetée : le Terminator de James Cameron. Une grosse claque ! Un récit mêlant action, science-fiction, horreur, réflexion sur l’humanité… Après, c’est devenu compulsif. Le cinéma de genre comme la littérature noire permettent d’allier divertissement et réflexion sur la société qui nous entoure. Je suis donc, entre autre, un grand fan du cinéma américain des années 70 et du cinéma sud-coréen. A mon sens, ils sont le reflet d’une société « malade » en plein mutation.

Pour Le fruit de mes entrailles, il y a effectivement des références volontaires. L’ombre de Sam Peckinpah plane beaucoup sur ce récit. La scène dans la ferme renvoie à Les chiens de paille et sa réflexion sur l’animalité qu’il y a en chaque être humain. La scène finale dans l’hôtel est clairement un clin d’oeil à Guet-Apens.

Pour le reste, si références il y a, elles ne sont pas forcément conscientes. Étant nourri depuis une trentaine d’année de films et de séries TV, il y a forcément des références qui se sont faites inconsciemment.

Ma méthode d’écriture et mon style sont d’ailleurs très liées à l’univers cinématographique. Lorsque j’écris, les personnages me murmurent à l’oreille leur histoire. Des images, des scènes se forment alors dans mon esprit et je les couche ensuite sur le papier. Comme si je décrivais le film que j’ai dans la tête. Pour le style d’écriture à proprement parlé, j’aime les phrases courtes. Cela permet un rythme, une immédiateté et une implication dans le récit comme dans un film tourné caméra à l’épaule. Là, où l’objectif est au centre de l’action, à hauteur d’hommes et de femmes, sans artifice.

 

  • La question qui peut « piquer » : as-tu, au cours de l’écriture ressenti de l’affection pour tes personnages (avec ce que tu fais subir à ton personnage féminin, elle est une vraie miraculée à la fin).

Oui, je ressens toujours une vraie affection pour mes personnages. Comme je disais au départ, tous mes récits partent des personnages et non pas d’une intrigue. Ce sont les personnages et leur émotion qui me guident.

Après, il n’y a qu’un pas entre l’amour et la haine… Donc, oui, je les aime mes personnages, même s’ils s’en prennent plein la tête. C’est peut-être d’ailleurs pour ça que je les aime tant.

Je préfère travailler sur des personnages avec des failles, des aspérités. C’est dans la douleur et la souffrance que l’être humain se révèle. Dans ce qu’il a de meilleur comme de pire.

Pour revenir sur Amia, elle souffre. Un peu, beaucoup (trop?)… Pourquoi ? Parce que la vie ne l’a pas épargné jusque là. Les épreuves qu’elle subit dans Le fruit de mes entrailles n’ont rien de masochistes ou de complaisantes. C’est juste le parcours d’une victime qui a décidé de dire « plus jamais » et qui va devenir une guerrière, une survivante.

N’est-ce pas après des moments de profonde douleur que nous nous sentons le plus vivant ?

Si tu me laisses le mot de la fin : je tiens à remercier Jimmy Gallier et toute son équipe de m’avoir « adopté ». L’aventure ne fait que commencer !

Et comme toujours, un grand merci à toute la « famille » Dora Suarez.

 

Interview réalisée par Ludovic Francioli

 

Bibliographie de l’auteur :
La promesse
Du barbelé sur le cœur
La victime (nouvelle écrite pour le recueil Irresponsable ? de Dora-Suarez)
Le fruit de mes entrailles

Élu prix Spécial Dora-Suarez en 2017 pour Du barbelé sur le cœur -> interview.

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